Votre Némésis

Cet article est une transcription de l’épisode 10 d’I Can’t Word. Bonne lecture !

Vous avez bien entendu, je vous parle aujourd’hui de votre Némésis, et pas de celles que vous créez pour vos histoires – ce sujet viendra plus tard. Cette Némésis se trouve en chaque auteur, en chaque artiste même. Elle ne vous quitte jamais et a le pouvoir de vous pourrir la vie au quotidien, mais vous pouvez apprendre à l’ignorer.

Tout d’abord, définissons l’ennemi. Qui est cette Némésis ? Nous l’appelerons la Résistance, comme dans le livre qui m’inspire cet épisode : The War of Art, par Steven Pressfield. La Résistance est une ombre que nous connaissons sans vraiment la connaître : c’est l’impulsion de jouer à un jeu-vidéo plutôt que d’écrire votre quota de mots journalier, de laisser tomber le projet en cours pour en commencer un nouveau – que vous abandonnerez aussi en cours de route. C’est l’excuse que vous vous octroyez pour ne pas vous pencher sur un projet urgent, le sentiment d’illégitimité qui vous empêche de soumettre vos projets à des éditeurs, la paresse qui vous empêche de réécrire un premier jet terminé.

La Résistance, c’est la peur que vous ressentez à différentes étapes du processus créatif. Qui êtes-vous pour écrire cette histoire, parler de ce sujet ? Qui êtes-vous pour vous prétendre écrivain, pour oser déranger une maison d’édition sérieuse et légitime ? Ces questions, la Résistance vous les posera tous les jours. Elle nouera votre estomac, s’accrochera à la moindre distraction comme une sangsue. Parfois, elle ne se fera même pas sentir, parce qu’elle sait aussi se dissimuler derrière des inquiétudes et prétextes légitimes.

Ce constat paraît sans doute déprimant, mais je vous demande de vous accrocher, que ce soit à cet épisode ou à votre écriture. C’est comme ça qu’on force la Résistance à reculer, en ne lâchant pas le morceau peu importe l’adversité. La Résistance ne disparaîtra pas, quoi que vous fassiez, mais votre combativité vous permettra de vivre avec, de faire taire sa voix qui vous susurre à l’oreille. Vous apprendrez à trouver de la fierté et du plaisir dans votre écriture, à vous appuyer sur ces sentiments pour avancer coûte que coûte, parce que c’est ça, la vie d’artiste.

Je vous dis parfois que je traite l’écriture comme un métier, mais j’explique rarement ce que ça signifie. Pourtant, cette vision de l’écriture me permet d’ignorer la Résistance, voire de m’en servir comme d’une force plutôt qu’une faiblesse. Quand je dis que je vois l’écriture comme un métier, j’entends par là que je m’oblige à écrire tous les jours, comme je me présenterais tous les jours au travail. Bien sûr, j’ai quelques jours de congé, que je décide d’utiliser ou pas, et je peux m’accorder un congé pour maladie, mais hors de question de ne pas écrire toute la journée pour jouer à un jeu si je n’ai pas bloqué ce jour en avance, par exemple.

Beaucoup d’auteurs opposent la Résistance et la Muse, leur inspiration. Ils n’écrivent que quand ils sont d’humeur. C’est très bien si demeurer amateur ne vous dérange pas, mais face à une deadline par exemple, ce serait se tirer une balle dans le pied. J’ai un secret à vous avouer : la Muse n’est pas une force occulte que seuls certains auteurs possèdent, ou que tous possèdent mais seulement à certains moments aussi rares que spécifiques. Il s’agit en réalité d’un muscle. Comme tous les muscles, vous pouvez l’entraîner, la renforcer et l’entretenir. Comme tous les muscles, elle vous donnera des crampes et des courbatures, et comme tous les muscles, il faut l’échauffer avant de la faire travailler.

On m’a demandé récemment quelle qualité est indispensable à un auteur à mes yeux. Ma réponse, sans la moindre hésitation, a été la rigueur. La rigueur de se poser devant l’ordinateur tous les jours ou presque, de se concentrer à la moindre occasion sur les nouvelles connaissances utiles à acquérir pour améliorer son écriture, de poser de nouveaux mots sur la page malgré la peur et l’impression de ne rien mériter. C’est en ayant la volonté et la discipline de travailler régulièrement qu’un auteur passe du stade amateur au stade professionnel, et ce indépendamment de son statut d’auteur publié ou non, ou du succès de ses écrits.

Beaucoup de jeunes auteurs sont jaloux du talent de leurs pairs. Ils voient l’écriture être facile pour eux, lisent les romans de leurs idoles et ne comprennent pas pourquoi ce qu’eux produisent est tellement moins bon ou engageant. Quelque chose d’essentiel leur échappe : le talent d’un auteur représente seulement 5% de son potentiel. Le reste ? C’est du travail. Des heures et des heures passées à écrire de mauvais manuscrits, des scènes plates et des personnages sans saveur, des heures aussi à lire des ouvrages de référence, des heures à apprendre, à progresser et appliquer leurs nouvelles connaissances. L’écriture s’apprend. On peut être un excellent auteur sans talent. Sans travail, en revanche, on n’arrive jamais à rien.

Votre Némésis ne veut pas que vous deveniez des professionnels de l’écriture. Elle ne veut pas que vous vous amélioriez, que vous obteniez une quelconque forme de succès. L’inertie lui plait plus que toute idée de mouvement. Les seuls efforts qu’elle vous poussera à faire vous placeront seulement dans des situations de moins en moins favorables. L’effet pour votre état mental est désastreux : l’échec est un paralysant et un poison, un générateur et amplificateur de dépression. La Résistance, si vous la laissez faire, vous poussera à échouer encore et encore.

Comment la vaincre, alors ? C’est simple, et en même temps terriblement compliqué : ignorez-la. Ignorez l’impulsion de fuir votre manuscrit, l’impulsion de démarrer un projet en abandonnant celui en cours. Ce sera dur au début, mais je vous promets que ça devient petit à petit plus aisé. La force de l’habitude surpasse celle de la Résistance après un moment. Ne perdez pas espoir et, surtout, ne perdez pas votre motivation et votre rigueur. Elles vous mèneront plus loin que vous ne le pensez.

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