Planificateurs et Improvisateurs, architectes et jardiniers 2.0

Nous avons bien des fois entendu parler du clivage séparant les architectes et jardiniers, deux types d’auteurs que tout oppose. Le juste milieu semble rare ; certains ont proposé le terme « randonneur », mais les définitions sont rares, ce qui rend l’appropriation par les auteurs qui ne se sentent concernés ni par le processus des jardiniers ni par celui des architectes bien plus complexe. Après tout, pourquoi vouloir s’identifier à quelque chose si on ne se sent pas concerné par ce que les autres décrivent ? Des amis m’ont confié ne pas vouloir se dire jardiniers car leurs personnages ne leur « parlent » pas, mais se dire architectes ne les intéresse pas non plus car ils ne font pas de plan avant d’écrire (ou ne parviennent pas à le suivre).

Je fais partie de ces personnes, même si j’ai très longtemps essayé de me dire jardinière faute d’un meilleur terme. Ces deux dernières années, comme vous le savez peut-être, je m’intéresse de très près à ce que font les auteurs anglophones. Après tout, la plupart de nos concepts autour de l’écriture contemporaine viennent de chez eux : par exemple, l’opposition entre jardiniers et architectes a été pour la première fois répandue par George R. R. Martin. Cela dit, côté anglophone, ce n’est pas la seule catégorisation qui existe pour les auteurs, et elle est même moins utilisée que celle que je vais vous présenter aujourd’hui. Vous apprendrez ce qui caractérise un planificateur et un improvisateur au-delà de l’évident. Attention cependant : nous sommes toutes et tous un peu des deux, à des degrés variables !

Les planificateurs

Les planificateurs aiment savoir où ils vont. Cela signifie, comme leur nom l’indique, qu’ils tendent à créer des plans un minimum détaillés de leurs histoires avant de les écrire. Avec la pratique, ils apprennent également certaines structures narratives très efficaces (dont la plus connue, pour n’en citer qu’une, est sans doute la méthode Save the Cat!). Tant qu’ils suivent leur plan (ce qui n’arrive pas toujours !), leurs premiers jets tendent à être plus propres d’un point de vue narratif, mais demandent tout de même une relecture, avec une phase accentuée sur les personnages, leurs relations et leur évolution au cours du récit. Comme ils savent où ils vont et comment s’y rendre, ils tendent à utiliser des outils narratifs comme le foreshadowing ou encore le Fusil de Tchekhov. Leurs histoires sont en majorité menées par un scénario fort. Quelques planificateurs célèbres : J. K. Rowling, James Patterson, Brandon Sanderson.

Les improvisateurs

Les improvisateurs ont parfois (souvent) quelques éléments-clés de leurs histoires en tête, comme la scène d’ouverture ou l’élément perturbateur. Outre ces quelques détails déjà déterminés (et qui changent souvent en cours de route, parfois au point de devoir réécrire une partie de l’histoire !), ils n’ont que peu d’idée de la direction dans laquelle leur histoire s’embarque ou du cheminement pour arriver à la fin – s’ils l’ont seulement en tête au moment de commencer à écrire. Leurs histoires sont menées par les personnages, leurs qualités, leurs failles, rêves, désirs, objectifs, relations. Ils savourent le fait de découvrir l’histoire à mesure qu’ils l’écrivent, la surprise qui les envahit régulièrement, ignorent souvent ce qu’ils vont écrire jusqu’au moment où ils posent leurs mains sur le clavier. Quelques improvisateurs célèbres : George R. R. Martin, Margaret Atwood, Stephen King.

Et moi dans tout ça ?

Moi, je me sens plutôt improvisatrice ! Je planifie un peu mon histoire, je prends des notes préparatoires durant la phase de brainstorming de chaque projet, qui portent en majorité sur les personnages et l’univers mais aussi sur des points clés de l’histoire. Par exemple, pour Le Sourire d’Eleanor, la romance que je prévois d’écrire après la fin de Quelque chose s’achève, quelque chose commence, je sais déjà quel sera mon prologue, le contenu de mon premier chapitre, ma crise résolutoire. J’ai aussi en tête quelques scènes qui consolideront le lien entre les personnages principaux. Par ailleurs, j’ai décidé de travailler avec la méthode Save the Cat!, ce qui implique de déterminer certains éléments pour correspondre au schéma fourni dans le livre. Cela dit, je tiens à le faire tout en improvisant entre mes scènes-clés, car j’adore cette partie de mon processus d’écriture ! Je veux m’améliorer, oui, mais sans perdre ce qui me fascine tant.

Un spectre plutôt que deux camps

Ce qui m’attire vraiment dans cette façon de voir les différentes méthodes d’écriture, c’est l’absence d’opposition. Mon problème avec les jardiniers et architecte tient à ce que la communauté d’auteurs en a fait : deux camps qui se font la guerre et se croient supérieurs. à l’autre. Attention, je ne dis pas que chaque auteur de chaque camp a pour but de rabaisser ceux de l’autre, mais mes camarades sur Twitter admettront que l’ambiance entre les deux camps n’est pas toujours la plus tendue. Avec la vision improvisateurs/planificateurs, je ne ressens pas ce clivage, car il s’agit d’un spectre plutôt que de deux camps que tout oppose : les auteurs peuvent se dire plus de l’un ou de l’autre, mais la vaste majorité d’entre nous utiliseront des éléments et outils qui appartiennent aux deux méthodes en fonction de ce qui leur convient le mieux, comme un camp sur mesure pour chacun, qui ne s’oppose à aucun autre.

2 commentaires

Because Banana

Salut ! Merci pour cet article, je découvre pas mal de nouveaux mots et méthodes. Effectivement les anglo saxons ont l’air d’être en avance dans la catégorisation et la théorie de l’écriture. ça doit être passionnant à lire même si les règles et principes de l’art aiment à être détournés pour être réinventés (et laisser libre court à l’expression). Bref ! Je suis en retard, il me semble avoir promis de passer plus tôt. Je vais me balader pour en savoir plus sur les anglo-saxons c’est intéressant 😀 ! Il y a des conflits entre les deux « écoles » ? De toute façon on passe tous par la case réécriture et le développement donc bon … x) Personnellement je suis plutôt improvisatrice, mais je me demande si ça ne ferait pas du bien de tester d’autres méthodes de temps en temps et découvrir d’autres aspects de notre propre écriture par ce biais 😀 Après à voir si j’aurai le courage de me lancer sans rien 😀 – BB

Nyx M. Cavalier

Coucou ! Merci à toi pour ton commentaire. Je suis d’accord, les règles sont tout à fait contournables, mais selon moi il faut d’abord les apprendre et les maîtriser, ce que bien des auteurs négligent de faire. Concernant les deux écoles Improvisateurs et Planificateurs, je ne pense pas qu’il y ait de vrai conflit, car la majorité des auteurs sont au moins un peu de l’un et beaucoup de l’autre. Pourquoi critiquer une méthode qu’on utilise en partie ? Quant au fait de changer de méthode, en effet, ça peut aider certaines personnes à se débloquer et se découvrir !

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